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Picasso érotiqueIl semblait que l'on tournât autour du pot, autour des mots depuis des lustres : Picasso et le sexe, la question est enfin posée. Pas seulement par la bande, mais pour elle-même, et revendiquée comme fondamentale. Il semblerait même que ce soit un pavé dans la mare, à en croire les organisateurs de l'exposition qui se tient actuellement à la Galerie du Jeu de Paume. À l'heure où les uvres érotiques du maître ne sont plus tolérées aux États-Unis, c'est presque un geste civique que d'avoir exposé la partie honteuse de cette fertilité, la plus vertigineuse qui fût offerte à un créateur de notre siècle. Exposée, au point d'avoir peut-être dévoilé une limite : qu'est-ce qui s'expose là ? Art ? Si cette exposition a du sens, elle révèle que ce que nous regardons comme de l'art ne se distingue parfois que faiblement, comme la vapeur entre l'eau et l'air, de « ce qui n'est pas de l'art ». Des croquis d'adolescence aux ultimes peintures de vieillard, de l'époque où les bordels accueillaient encore la bourgeoisie et la bohème, jusqu'aux décennies qui virent le triomphe des films pornographiques, l'il de Picasso se rinça plus d'une fois, sans parler des passions qui culminèrent avec Marie-Thérèse dans le château de Boisgeloup. Mais une fois que tout ce matériau est exposé, où mettre le point de différence entre un brouillon, une excitation, une offrande, une uvre, un archive ? La question n'est peut-être que faussée ; mais elle mérite d'être posée à cette exposition, puisque c'est précisément cette frontière que Picasso érotique vise à lever : la recherche incessante et jamais tarie détruit-elle chez Picasso toute notion d'uvre, en la réduisant à une quête unique ? Existe-t-il vraiment aujourd'hui des jouisseurs de cette matière peinte, sculptée, grattée, qui puissent véritablement se passer du réflexe de penser : « C'est de l'art » ? Plus s'avance l'âge de Picasso, plus les deux niveaux de l'exposition nous présentent en effet des répétitions inlassables, mais lassantes pour celui ou celle qui se sent en dehors de cette frénésie libidinale. Cette étrange économie culmine avec les vingt cinq eaux-fortes sur Raphaël et la Fornarina, l'une des dernières grandes séries mises en valeur par l'exposition. Le thème de Raphaël et de la Fornarina, traité par bien des artistes du XIXe s., dont Ingres, l'un des maîtres de Picasso, c'est celui du peintre qui meurt de trop aimer, et qui délaisse ses pinceaux pour céder à la femme qui, fatale, l'entraîne à sa perte d'homme et d'artiste. Chez Picasso, le peintre non seulement garde ses pinceaux presque toujours en main, mais ne se contente pas d'investir ceux-ci symboliquement de sa virilité : il est lui-même en érection en permanence. Et là où la tradition semblait devoir demander au peintre de choisir, entre la femme qui le châtre et l'uvre qui le signifie, Picasso fait triompher une volonté de toute-puissance qui à la fois jouit et crée. Picasso et le pas-tout, ça fait deux semble-t-il du moins en apparence, dans le règne des apparences. Sur ce thème, ce sont comme vingt-cinq variations, mais des variations muettes qui ne font que changer des détails d'exposition d'une scène toujours la même, d'un scénario qui ne bouge presque pas, puisqu'il n'est que l'épuisement physique de cette pulsion de voyeurisme qui, après avoir parcouru toute l'uvre de Picasso, semble connaître un ultime déferlement en ce tardif printemps 1968. Une obsession épuisante, qui finirait par épuiser jusqu'au sens si, au bout de cet océan de baise répétitivement observée, ne venait conclure, et faire rupture, dans une étrange paix sans voyeurs ni tentures ni chevalet, le simple accouplement d'un homme et d'une femme. Les mots ne tournent plus autour du sexe, donc, et « mettent les pieds dedans ». Mais le danger est qu'une fois là, comme dans la bouche d'ombre, ils s'y fondent et perdent leur pouvoir de communiquer : car que communiquer lorsqu'il s'agit d'érotisme, que dicter lorsqu'il ne peut être question que de ressentir ou bien de passer, indifférent ? Les contributions sont à l'image de l'ambition de l'exposition et de son catalogue : des études monographiques précises d'une période, d'une série ou d'un tableau (inévitables Demoiselles ), précédées d'études plus générales sur la place du sexe dans le regard de Picasso, et carrément sur la place du sexe dans l'art. C'est le cas entre autres de la courte mais stimulante contribution de Pascal Quignard, bien qu'on finisse par se demander si Pablo ne finit pas parfois par n'être pour lui qu'un prétexte à bien écrire (et bien penser, il est vrai) Ces contributions regroupant les réflexions sur le sexe et l'art sont stylistiquement les plus violentes, de cette stylistique de l'effroi et de la jouissance dans la provocation du lecteur ou du spectateur. Et l'on se demande si elle est aussi bienvenue face à de petits croquis appartenant à l'univers de jeunesse, que lorsque ceux-ci prennent insensiblement le chemin de la Mort de Casagemas, son ami qui se suicida d'amour, ou des Demoiselles d'Avignon, levée des voiles sur une scène de bordel. Mais il faut croire que de telles interventions, celles de Jean Clair, d'Annie Le Brun, de Quignard, Jean-Jacques Lebel, sont encore nécessaires, pour que justement, la valeur de pierres d'angle de ces uvres ne vienne pas se dissoudre insensiblement, plongées dans le bain de notre regard qui s'émousse, à force de consommer ce qui nous est vanté comme « de l'Art », sans que nous ne sachions plus trop pourquoi cela put provoquer, un jour, un choc en soi, ni comment il pourrait à nouveau en être ainsi, n'importe quand, et qui sait en cet instant même. Et en l'occurrence, ce Picasso érotique refuse la plongée insensible de l'obsession sexuelle dans la banalisation qui se cache derrière la volonté de la rendre « intéressante ». L'érotisme n'a rien d'intéressant, il est excitant, ou il ne l'est pas ; le resituer dans un ensemble, c'est certes indispensable (et la seconde partie des contributions est précieuse à cet égard), mais c'est vouloir cacher l'excitant sous l'intéressant. Il y a au contraire une volonté de retracer cette ligne de l'obsession sexuelle, l'une des plus longues et des plus directrices, le long de laquelle s'est torsadée toute la recherche polymorphe des peintures, des dessins, des sculptures, des écrits de Picasso. Il n'y a que du sexe : c'est le parti-pris thématique de cette exposition. C'est là son enjeu plus que didactique : civique, qui prend au sérieux des objets considérés comme généralement indignes, à moins que l'on ne s'appelle Picasso justement, et que l'on nomme pornographiques. C'est la philosophie qui sous-tend toute l'entreprise, justifiée par Picasso lui-même qui répondit à Jean Leymarie que la sexualité et l'art, « c'est la même chose ». Philosophie qui n'est pas non plus étrangère à une certaine époque - la nôtre, et donc celle de toutes les uvres qui nous redeviennent sensibles, sensées. Jean-Marie Gleize dans Le principe de nudité intégrale : « Les organes génitaux sont la beauté. William Blake. » « Il y a une figuration plus forte que l'aniconisme divin. Il y a une figuration plus forte que l'abstraction du langage. Une figuration plus forte que tout événement exigeant d'être interprété pour être éprouvé. Il faut penser ceci : c'est le désir sexuel et non la volonté humaine qui retient l'art à l'intérieur de la figuration. Il est possible que seule la pornographie soit non décorative. Seule, non contemplable. Seule, contagieuse. »(Pascal Quignard). Sauf que cela peut-il encore s'appeler de l'art ? Y compris de l'art d'aimer ? S'il n'y a pas de contemplation, pas de médiation par les mots, peut-on encore exposer une uvre sans exposer ses parties génitales, sans verser immédiatement dans l'exhibitionnisme, en attirant le spectateur dans le piège jouissif du voyeurisme ? Je ne dis pas que, sous prétexte qu'il ne s'agit plus d'art au sens consensuel que ce mot a toujours eue, " cela " n'a aucune valeur, ni aucune puissance. Mais un mot est-il toujours assignable à " cela " ? Ou, du moins, l'a-t-on trouvé ? L'idée exprimée par Quignard est peut-être la plus honnête et la plus forte de tout l'ouvrage. Je voudrais seulement y mettre un bémol : une telle contagion ne marche que pour ceux qui sont « introduits »; ceux qui restent « dehors » et n'ont aucun outil socioculturel pour pénétrer cet univers peuvent-ils alors connaître une telle contagion ? L'absence de mots, sous prétexte de contagion, est parfois la meilleure des barrières. Il serait trop facile de dire que ceux qui ne bandent pas comme Raphaël sur la toile, ne connaissent rien à l'art. Que celles qui ne jouissent pas comme Marie-Thérèse rêvant sont incapables de jouir ailleurs, autrement - Mais alors, si l'art et la sexualité, « c'est la même chose », c'est que l'art peut lui aussi être ailleurs, autrement. Là où l'exposition a justement pêché par mutisme, par manque d'accroches qui laissent le néophyte quelque peu perplexe, laissant au seul regard le travail d'entrée dans cet univers répétitif comme l'est toute démarche pornographique, le catalogue au contraire offre des prises plus diverses. Illustrations © Succession Picasso 2001. |
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