Les grandes séries

Picasso, las grandes series, catalogue de l'exposition tenue au Museo nacional Centro de Arte Reina Sofía, Madrid, du 28 mars au 18 juin 2001, Madrid, Aldeasa / Museo nacional Centro de Arte Reina Sofía, 2001, 590p, ISBN MNCARS : 84-8026-976-6.

Picasso, les grandes séries se tient à l'heure actuelle au Musée national Reina sofía de Madrid, le grand musée d'art contemporain de la capitale espagnole. Il rassemble les travaux du peintre autour des Femmes d'Alger de Delacroix, des Ménines de Velázquez, du Déjeuner sur l'herbe de Manet, de L'enlèvement des Sabines de Poussin, des études d'Ingres autour du peintre Raphaël et de son modèle, et enfin les études sur La Californie, la résidence méditerranéenne de Picasso.

Ce magnifique catalogue, à la hauteur de l'exposition sobre, massive et passionnante, fait écho à notre Picasso érotique. Non seulement parce que nous y retrouvons quelques auteurs, et les séries des femmes d'Alger et de la Fornarina, mais encore parce que le parti-pris d'une étude approfondie d'une dimension de l'œuvre de Picasso est à nouveau axé sur une démarche, et non plus sur un thème.

C'est la rage, la répétition de l'étude qui est encore une fois à l'honneur : inlassablement, rechercher les différentes approches possibles d'un thème. On pourrait considérer toutes ces recherches comme subordonnées à une expression finale, une seule toile : mais non, face à cette recherche qui ne cesse jamais, le spectateur ne sait pas ce qui est définitif et ce qui ne l'est pas. Chaque esquisse peut devenir un tableau, alors que certaines huiles ne méritaient peut-être pas de figurer sur les murs d'un musée. Picasso, génie également économique, ne s'y est trompé… Ce qui fait pourtant de lui un filou et non un faussaire, un faux artiste, c'est que jamais ses tentatives, ses recherches ne semblent faciles : au plus, elles semblent parfois facilement abandonnées, ou bien de trop rapides étapes avant de passer à un autre essai. Ce n'est pas leur valeur intrinsèque qui est douteuse, mais la volonté qu'il y eut de vouloir tout mettre sur le même plan : où sont alors les étapes les plus fondamentales ?

C'est le danger que court toute démarche de fuite en avant, qui caractérise nombre d'aventures artistiques contemporaines. Reconnaître la profonde unité existentielle de la quête d'un artiste, et à ce titre ne rien négliger de ce qu'il produit, de la multiplicité de ses supports, tentatives, modes d'expressions, c'est enfin rejeter l'académisme du « fini », comme le dirait Malraux. Mais c'est courir le risque de diluer la valeur artistique dans un « tout se vaut  : tout a une valeur, certes ; tout n'a cependant pas la même valeur.

Au même titre que Picasso érotique, c'est une interrogation sur l'établissement de la valeur en art à laquelle nous invite Les grandes séries. Mais il ne s'agit plus ici d'interroger le rapport à ce qui, dans l'art, sourd de cette profondeur angoissante qui ne saurait être limitée à des critères techniques : la mort, le sexe et l'effroi. À l'opposé de cette part d'ombre, cette exposition interroge le rapport à la part de lumière que connaît tout artiste, dans la permanente confrontation avec « son »monde, le monde des œuvres dans lesquelles se dessine son pays d'élection, celui où une fraternité et une reconnaissance naissent avec les maîtres du passé. Si l'on peut douter de tout en peinture, depuis que l'on n'est même plus sûr de pouvoir rattacher le tableau à une réalité extérieure, à un monde « réel » qui offrirait un critère pour l'apprécier, il semble qu'il reste au moins une raison de croire : le monde des œuvres, lui, existe bel et bien. Et si ses formes, ses couleurs, ses lumières ne tiennent plus par référence au monde, au moins forment-elles un univers qui invite le créateur à le regarder, le refaçonner, le réinterpréter et à le redécouvrir - le pinceau à la main.

Cela semble presque le contrepoids au doute généralisé, à la fuite du sens : trouver son monde, et l'admirer, l'interroger, y prendre part active afin d'y devenir membre d'une lignée. Cela s'appelle trouver une famille, mais l'acharnement dans la répétition, dans la volonté de travailler au corps cette matière venue du passé (les tableaux des grands maîtres) ou du présent (le lieu du peintre : l'atelier, et ses lumières, ses relations avec l'autre), tout cela nous donne de la création artistique un spectacle quasi-mystique : le soi est réassuré, et le peintre rassuré, dans ce monde où il se plonge pour se définir, partie intégrante de ce peuple qui se veut hors du temps, et donc hors de la mort. Tout comme la vie par la poussée de sève érotique devenait de plus en plus effrénée pour le garder dans le monde des vivants, face à l'obsession de la mort de plus en plus pressante dans le règne de l'Histoire (Guernica…) et dans l'exil de la vieillesse.

Mais de tout cela, dans ces longues et belles séries, ne reste qu'un fond. Ce qui se laisse admirer, c'est la beauté. C'est l'intransigeance des formes, quand celles dont il s'inspire ne saurait en rien détourner Picasso de celles qu'il recherche, et qu'il ne semble jamais trouver avant longtemps. Entre temps, l'increvable chercheur n'en a pas moins semé des merveilles picturales, petites étapes qui nous rincent l'âme. La sienne, d'âme, continue sur le chemin de la quête qui ne se résume pas à disposer des formes et des couleurs, mais carrément dis-pose des questions à ceux qui sont morts depuis trop longtemps pour y répondre, mais qui revivent sans cesse d'être interrogés.

 

Illustrations © Succession Picasso 2001.