Biographie

Patrick O’Brian
Pablo Ruiz Picasso

Patrick O'Brian, Pablo Ruiz Picasso, Paris, Gallimard, Folio n°3488, 830p., 1976 et 1979 (traduction de Henri Morisset), ISBN 2-07-041608-9.

Ce n'est assurément pas la biographie définitive de Picasso, mais un essai imposant (800 pages !) et passionnant de se rapprocher du peintre par un roman : Patrick O'Brian, romancier irlandais et ami de Picasso, livrait quelques années après sa mort, en 1976, ce Pablo Ruiz Picasso, traduit en français en 1979, et dernièrement réédité en Folio.

Une biographie de romancier, cela ne signifie pas forcément une vie romancée (bien qu'un peu complaisante par endroits…), mais un attachement aux détails, aux choses, aux arrière-pays qui éclairent subitement un aspect de l'œuvre en l'effleurant. Ainsi, cette séance de dissection et d'ouverture d'une boîte crânienne, qui donnera au jeune Pablo, qui sait, une certaine notion de la représentation des volumes capitaux…

C'est surtout l'occasion, comme l'indique le titre, de comprendre ce Pablo à la lumière de ce qu'il fut d'abord : le fils d'un père peintre, José Ruiz, avant de prendre définitivement le nom de sa lignée maternelle : Picasso. Picasso, nom extrêmement rare dans l'Espagne d'alors, et qui fut longtemps l'objet d'hésitations. Des tableaux de jeunesse sont couverts d'essais : P. Ruiz, P. R. Picasso, P. Picasso, ou encore Picazzo, comme pour réintroduire le z manquant du nom du père… On sait les relations ambiguës qu'entretint Pablo avec José, lequel voyant avec bonheur, mais de plus en plus mélancolique, que son fils l'avait dépassé, un jour à Barcelone, lui tendit solennellement ses pinceaux et cessa à jamais de toucher à la peinture. Les portraits de José par Pablo ne manquent pas, ni l'affection en eux ; sa présence fut toujours grande dans la vision que son fils eut des hommes. Mais Picasso ne se rendit pas à l'enterrement de son père.

Et un beau jour, les s ne s'inverseront définitivement plus en z dans la signature, Picasso sera fils de sa mère, et son père le hantera. « Chaque fois que je dessine un homme, involontairement, c'est à mon père que je pense… Pour moi, l'homme, c'est Don José, et ça le restera toute ma vie… Il portait une barbe… Tous les hommes que je dessine, je les vois plus ou moins sous ses traits. » Jusqu'au bout, les barbus seront là, sculpteurs aux traits de dieux grecs, vieillards « siècles d'or» ou autres… Et réapparaîtra ce Don José derrière le rideau ou au premier plan de la série de Raphaël et la Fornarina. Mais quand on pense à ce que sont ces vingt-cinq eaux-fortes, une mise en scène de la toute-puissance du jeune peintre qui veut tout, et la femme et la peinture, on se dit que l'abandon du nom paternel, même si ce fut sans doute le rejet de la famille andalouse conservatrice plus que de l'homme lui-même, ne fut pas pour autant signe d'une relation à la Loi bien affranchie de l'attachement à la mère… Cela ne l'empêcha pas d'avoir une vie remplie de femmes, mais justement, « sur fond d'une femme idéale et toujours déniée, sur découpe d'une forme éternelle » (Jean Clair).

À la fin de sa vie, il écrit : « le plus grand plaisir au monde est d'enculer son père moribond » (Écrits, p.375). Et l'on se dit qu'alors, cette figure qui revient ultimement épier le jeune peintre forniquant et peignant, ce peut être Picasso lui-même, ce presque moribond qu'à son tour ses enfants… Car que dit Picasso, sinon, de façon inversée, l'une des phrases les plus bouleversantes qu'ait écrites son ami Apollinaire, précisément dans les premières lignes des Méditations esthétiques :

« On ne peut transporter partout avec soi le cadavre de son père. On l'abandonne en compagnie des autres morts. Et l'on s'en souvient, on le regrette, on en parle avec admiration. Et si l'on devient père, il ne faut pas s'attendre à ce qu'un de nos enfants veuille se doubler pour la vie de notre cadavre.

Mais nos pieds ne se détachent qu'en vain du sol qui contient les morts. »

 Sommaire

Pierre Cabane, Le Siècle de Picasso

Paris, Gallimard, Folio, 4 tomes, 1992, ISBN du t.1 : 2-07-032650-0.

On ne compte pas les biographies de Picasso qui ont vu le jour. La plus classique et accessible pour le public français, elle aussi monumentale, est due à l'historien de l'Art Pierre Cabanne.

Tome 1, La naissance du cubisme (1881-1912)
Tome 2, L'époque des métamorphoses (1912-1937)
Tome 3, Guernica et la guerre (1937-1955)
Tome 4, La gloire et la solitude (1955-1973).