Ni Dieu ni gène : l’hérédité questionnée

Jean-Jacques Kupiec et Pierre Sonigo, Ni Dieu ni gène. Pour une autre théorie de l'hérédité, Paris, Seuil, 2000, 229 p., 130 FF.

 Sommaire

La théorie de l'hérédité proposée par la génétique était basée sur la notion centrale d'information : que ce soit d'une génération à l'autre, grâce au programme génétique, ou que ce soit entre différentes parties d'un organisme, ou entre un organisme et son environnement, c'est un jeu de signaux qui permettait d'expliquer toute la « logique du vivant ». Face aux impasses, actuellement avérées en immunologie, d'une telle voie de recherche et de modélisation du biologique, l'ouvrage de Kupiec et Sonigo propose ce que l'on pourrait appeler un « retour à Darwin ». Non pas un retour en arrière, mais un retour aux sources, comme d'autres se revendiquèrent d'un retour à Freud…

Dans la première partie de l'ouvrage, Kupiec se livre à une généalogie des « philosophies » qui ont guidé les recherches depuis Aristote. Deux moments furent cruciaux pour l'avènement d'une science telle que nous l'entendons : l'étape du nominalisme de Guillaume d'Ockham, et son entrée tardive en biologie, qui ne remonte qu'à Darwin, et qui fut selon l'épistémologue, recouvert par un retour à l'aristotélisme lors du triomphe de la biologie moléculaire.

Guillaume d'Ockham : le « non » du nominalisme

Le nominalisme est l'abandon révolutionnaire, ancêtre de Copernic, d'une croyance en l'existence réelle des formes aristotéliciennes, ou des Idées platoniciennes. Ces dernières avaient été pensées pour comprendre la complexité de l'expérience, du monde et de la nature ; pour l'appréhender de façon intelligible, il fallut unifier, mettre de l'ordre dans cette diversité sensible. La philosophie platonicienne amena le concept d'Idée à laquelle participe le sensible correspondant, et Aristote forgea, lui, le concept de forme, qui est imposée à une matière et donne ainsi lieu à la vie. Sans entrer dans la différence entre ces deux traditions, disons qu'idéalisme et formalisme se rejoignent en une croyance : les formes, les idées existent bel et bien, ce ne sont pas que des outils spéculatifs. En biologie, il en résulta que la notion d'espèce devint une évidence, et que Linné, Lamarck et d'autres, n'ont jamais pensé une seconde à douter de leur réalité.
C'est un tel doute qu'Ockham, en théologie et philosophie spéculative, avait pourtant commencé d'instiller dès le XIVè, en brisant la croyance en la réalité de ces concepts, de ces « universaux » qui n'existent que parce que nous les nommons. Au réalisme, Guillaume opposait le nominalisme, selon lequel une seule chose existe : les individus.

Une révolution du XIVe s. qui dut attendre Darwin…

Il faudra attendre Darwin, non pour découvrir l'évolution (les principaux concepts étaient déjà en place), mais pour remettre en cause le réalisme de l'espèce, et donc toute la vision du monde qui en découle : une nature qui contiendrait en elle-même les normes spécifiques qui dictent aux êtres comment vivre et mourir, selon leur appartenance à telle ou telle espèce. À l'inverse, Darwin défend une conception « probabiliste » de l'évolution dans laquelle fonctionne un simple système de hasard-sélection où l'on ne reconnaît éventuellement les espèces que par un seul critère : la généalogie. La sélection naturelle est un principe de création d'ordre à partir du désordre, et à aucun moment un fixisme ne vient figer quelque stade de développement que ce soit en une « espèce ». Les équilibres sont plus ou moins instables. La mort de darwinienne l'homme tant clamée vient non de notre appartenance à la descendance des singes, mais de cette unité jamais acquise.
Et la biologie moderne enfonce le clou : regardons-nous à l'échelle de nos cellules, nous ne sommes qu'un milieu ambiant, au même titre qu'une forêt peut l'être pour un oiseau.

L’éthique,
ou quand l'efficacité de la science dépend d'une façon de voir…

Mais ce faisant, la biologie peut aussi verser à nouveau dans l'anthropocentrisme et réinstaller au cœur du vivant, avec la théorie de l'A.D.N., le principe d'unité qui de génération en génération garantit finalement… la réalité de l'espèce ! Une information donne un ordre à une matière (cellule) : c'est, inversé, l'axiome aristotélicien qui veut qu'Un ordre donne forme à une matière… De plus, on s'est rendu compte d'un inconvénient majeur de cette conception de la génétique : elle décrit plus qu'elle n'explique les comportements des êtres qui nous composent - ou nous détruisent. « Pourquoi la cellule réagit-elle ainsi ? - Parce qu'elle a reçu une information. - Ah… »
C'est une autre voie que prennent Kupiec et Sonigo (ils ne sont pas les seuls), lorsqu'ils proposent, face à cela, leur « retour à Darwin ». Pour un virus, « nous » ne sommes qu'un environnement dans lequel il s'agit de vivre, selon une certaine adaptation, et non une entité qu'il faudrait détruire ; de même que pour une population de molécules, se situer dans le foie n'implique pas un comportement spécial sous prétexte que cela serait prévu par le programme génétique. Il s'agit tout simplement d'intégration écologique à un milieu donné. Ainsi, on peut qualifier cette approche de nominaliste et écologisée. Elle constitue la seconde partie de l'ouvrage, dans laquelle Sonigo, l'un des grands noms de la recherche sur le sida, se livre à une passionnante et lumineuse présentation des conceptions actuelles de l'immunologie, des phénomènes de vieillesse et d'obésité, du cancer et de l'existence virale.
Par la même occasion, c'est un ouvrage qui nous plonge au cœur de la recherche et qui démontre comment des poursuites de programmes, des années de travail, peuvent être conditionnées par des postulats cosmologiques : c'est donc une réflexion sur les fondements de la conscience scientifique qui est ici magistralement offerte. Conscience au sens de perception du monde, mais aussi d'engagement éthique.