François Jacob
La Logique du vivant, une histoire de l'hérédité

Paris, Gallimard, Tel, 1970, 354p.

 Sommaire

Penchons-nous sur le sous-titre du livre de Kupiec et Sonigo : « Pour une autre histoire de l'hérédité ». Il s'agit cette fois de la convocation de l'ouvrage du deuxième découvreur de l'A.D.N., François Jacob.
Dans cet ouvrage, salué par Foucault comme une extraordinaire Histoire de la biologie, Jacob nous fait le panorama des principales découvertes des sphères du vivant, des plus facilement et anciennement observées, jusqu'à celles que l'évolution de la biologie et de la chimie (enfin reconnue comme sœur indispensable) permit de dévoiler. Il en arrive, bien évidemment, à la page d'histoire qu'il contribua à écrire, celle de la biologie moléculaire, avec là aussi une description passionnante des arcanes de la découverte.
Sa propre contribution consiste en ce qu'il nomme l'intégron. Il s'agit, en bref, d'une conception des niveaux du vivant qui pourraient se comparer à un jeu de poupées russes : il est l'agencement des êtres vivants selon une « hiérarchie d'ensembles discontinus ». À chaque niveau, des unités de taille relativement bien définie et de structure à peu près identique s'unissent pour former une unité à l'échelon suivant (le foie n'est pas un amas de cellules).
Ce qui unit les différents niveaux étudiés dans l'organisation biologique, c'est la logique propre à la reproduction ; ce qui les distingue, ce sont les moyens de communication, les circonstances de régulation et la logique propre à chaque système. C'est toujours la logique de l'organisme, son individualité et sa finalité qui régissent ses constituants et leurs systèmes de communication : « Que l'évolution soit due uniquement à une succession de micro-événements, à des mutations survenant chacune au hasard, le temps et l'arithmétique s'y opposent. »

Le vivant, un jeu de poupées russes

Cela signifie avant tout que le programme devient un principe tout-puissant. D'une part il fixe lui-même sa souplesse et la gamme des possibles que peuvent atteindre les différentes parties de l'organisme qu'il régit. Le programme fonctionne ainsi selon une finalité interne, que Jacob voit ainsi comme la maîtresse honteuse du savant, cachée durant tant d'années, revenant enfin à son bras. D'autre part les changements dus à l'adaptation à l'environnement sont intégrés par un système d'information qui fait le détour par une longue boucle rétroactive, au niveau de l'intégron englobant qu'est la communauté animale : l'adaptation au milieu assujettit le programme en ajustant la qualité du message par la qualité de la descendance. Ce qui caractérise l'évolution, c'est la tendance à l'assouplissement dans l'exécution du programme génétique ; c'est son « ouverture » dans un sens qui permet à l'organisation d'accroître toujours plus ses relations avec son milieu et d'étendre ainsi son rayon d'action. Une telle organisation permet de comprendre et l'organisation du vivant et sa transmission.
Un tel intégron permettait de faire sortir absolument du vivant toute référence à un « esprit »: enfin Dieu sortait de la vie. Mais bien sûr, c'était pour laisser la place au gène : « À l'intention d'une psyché s'est substituée la traduction d'un message. (…) Sans pensée pour le dicter, sans imagination pour le renouveler, le programme génétique se transforme en se réalisant. » Le réductionnisme de la biologie moléculaire représente à ce titre la grande victoire sur le vitalisme.

De la victoire du réductionnisme à l'abandon du réalisme

Mais cela se paye d'un prix. Si l'intégron, cette architecture en étages est le principe qui régit la construction de tout système vivant, c'est que n'importe quel organisme, même le plus simple, n'aurait jamais pu se former si l'ensemble avait dû s'agencer pièce par pièce ; mais alors, les systèmes vivants deviennent l'objet de phénomènes qui n'ont aucun sens au niveau inférieur, bien qu'ils contiennent matériellement tous les phénomènes de ces niveaux inférieurs. Le prix à payer par la théorie de l'intégron, c'est donc de retomber dans le réalisme : justement parce que la finalité interne du programme n'est plus une hypothèse comme chez Kant, mais un fait, celui qui voit triompher la théorie de l'information - mais qui, si l'on en croit Kupiec et Sonigo, handicape cruellement toute recherche sur la vie. Car entre deux poupées russes, comment passe cette information ? Telle est la limite de la fixité inhérente au modèle structural de la biologie moléculaire.
En fin de compte, n'est-ce pas une théorie encore plus radicale de l'intégration que propose Ni Dieu ni gène ? Il n'y a vraiment plus que des jeux d'intégration, sauf qu'un niveau d'intégration n'est plus une structure qui donne un sens aux êtres qu'elle comprend, mais un environnement pour des êtres avec qui il entre dans des relations toujours plus complexes. Ce n'est pas pour autant que l'on retire au gène le rôle fondamental que lui assigne la biologie moléculaire que l'on retombe dans les mains de Dieu. Au contraire.